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Une priorité nationale: redonner au peuple l’accès à ses plans d’eau

Source: https://www.lesoleil.com/opinions/point-de-vue/une-priorite-nationale-redonner-au-peuple-lacces-a-ses-plans-deau-978a1722b55e1515d8bf40d24477cf4b

Auteur: Pierre-Paul Sénéchal – Président du Groupe d’initiatives de de recherches appliquées au milieu (GIRAM)

POINT DE VUE / L’arrivée des vacances estivales et des canicules invite à une réflexion sans détour ni compromis sur la problématique de l’accès à l’eau au Québec. Depuis le début de la pandémie, et le phénomène risque fort de persister, plusieurs plans d’eau organisés et non organisés risquent à nouveau d’être envahis, parfois, hélas dans un certain désordre.
Nous avons encore en tête les débordements de Rawdon, Oka, Coin-du-Banc à Percé, Lac-Saint-Jean. Les images rapportées dans les médias ne sont pas toutes reliées à des hordes de fêtards, on y voit aussi des images de petites familles urbaines à la recherche du bonheur que procure une plage. Tout ce monde doit-il porter le blâme d’un manque de sens des responsabilités? Notre regard devrait-il se diriger sur l’incapacité de nos pouvoirs publics d’ouvrir les yeux sur une réalité: les plans d’eau du Québec sont propriété collective des Québécois; leur accès doit être bien sûr encadré, mais d’abord considérablement élargi.

Le bonheur que procurent les espaces naturels est devenu omniprésent dans la publicité touristique et commerciale (résidences de villégiature, VR). Cela soulève indéniablement un appétit. Pas de problème, diront certains; le Québec compte plus d’un demi-million de lacs, 4500 rivières et son territoire est recouvert d’eau sur près de 10 %.

De surcroît, ce dernier est traversé de part en part par un fleuve géant. Le Québec est assurément bon premier, en terme de quantité de rivages. En terme d’accès, il est toutefois un véritable cancre. Comment se fait-il que cette réalité ne soit pas davantage documentée et décriée? Sommes-nous placés devant une fatalité historique à laquelle aucun gouvernement ne peut plus vraiment remédier?

Sur cette île de Montréal immense par ses 482 km carrés et ses 266 km de rives (excluons l’île Notre-Dame), combien de grandes plages publiques pour faire mieux respirer et rafraîchir deux millions de résidents en période de canicule? Pas plus de deux qui soient dignes de ce nom. À Toronto, une bonne douzaine. Dans la capitale nationale, la situation n’est guère plus reluisante: une petite plage fluviale (baie de Beauport) baignant dans l’univers industriel lourd et polluant du Port de Québec.

La difficile quête citoyenne des eaux du fleuve Saint-Laurent ne concerne pas que les agglomérations de Montréal et de Québec. De Rivière-Beaudette à Carleton-sur-Mer ou Havre-Saint-Pierre, combien de plages intéressantes, pleinement accessibles et pourvues de services d’aisance pour la petite famille ou le visiteur à la recherche d’un lieu de baignade sans risque de se faire interpeller par un propriétaire riverain?

À la source de cette privation, il y a la question de la privatisation des rives. Une situation qui relève d’un régime de droit de l’eau fautif et contraire à l’intérêt collectif. En maints pays, entre l’eau et l’espace privé, on retrouve généralement un corridor public accessible à tous. Au Québec, ces propriétés collectives que sont les plans d’eau ou les cours d’eau sont en majeure partie «enclavées». Le Code civil du Québec ne soutient-il pas le principe que nul propriétaire ne doit être enclavé et privé de la jouissance de son bien?

Et comme pour aggraver le problème, au cours des dernières décennies, des actions de spéculation immobilière pas très honorables ont été menées en toute complicité avec certains conseils municipaux. Elles ont conduit à la privatisation d’espaces riverains exceptionnels, reconnus publics, au profit et à l’avantage exclusifs de propriétaires plus futés que les élus. D’autres, comme Québec, les ont convertis en boulevards urbains.

Que dire également de cette Société fédérale du Port de Montréal qui ne veut rien entendre de ce besoin vital d’eau en période de canicule («Le Vieux-Port ne veut rien savoir d’ouvrir ses espaces à la baignade», Le Journal de Montréal, 21 mai 2021). Le Port de Québec, cette autre principauté dans l’État, n’est pas en reste. Fort de son autorité dite «royale», il persiste à refuser aux familles des quartiers centraux la jouissance d’activités nautiques au bassin Louise, préférant celles plus sélectes des bateaux de plaisance?

Enfin, sur un autre plan, il faut également se préoccuper de la «privatisation économique» reliée à une tarification jugée excessive pour les familles à faibles revenus. Expliquez-nous pourquoi la Sépaq demande 18 $ à un couple pour une baignade d’une heure ou deux à Pointe-Taillon (même tarif à la plage Jean-Doré de la Ville de Montréal), alors que les grandes plages de sable comme celles de Wells, Ogunquit, Kennebunk (Maine), Hampton (New Hampshire), Miscou (Nouveau-Brunswick) sont accessibles gratuitement?

Dans un tel contexte, faut-il se surprendre de certains débordements en périodes de canicule de la part d’urbains en mal d’eau et d’espace? Faut-il se surprendre que ce soit au Québec qu’on retrouve en plus grand nombre les petites piscines d’arrière-cour?

Une priorité nationale: redonner au peuple l’accès à ses plans d’eau

L’eau, qu’elle soit celle de rivières, de lacs ou du Saint-Laurent, relève entièrement du patrimoine collectif. Notre gouvernement est fiduciaire de ce patrimoine. Peut-il encore longtemps fermer les yeux sur les trop nombreuses conditions qui en limitent l’accès? Au plus vite, une politique nationale à ce chapitre. À maints endroits, sous la pression populaire, des gouvernements ont racheté des bandes riveraines ou facilité la relocalisation de certaines activités portuaires pour en donner jouissance aux citoyens. Le projet de terminal de conteneurs de Contrecoeur, mené par le Port de Montréal, aurait-il pu représenter une belle occasion de troquer l’octroi d’un permis d’opération contre la cession aux fins de parc fluvial d’une petite part du rivage dans l’est de l’île? Un tel scénario n’est venu à l’idée d’aucun de nos élus à Montréal, Ottawa ou Québec.

Pourquoi la vraie vie ne serait pas ici?

Sans tomber dans le redondant cliché de la «réinvention» et du «tout ne sera dorénavant plus pareil au sortir de la pandémie», des experts anticipent néanmoins que la demande en loisir et en tourisme risque désormais d’être moins portée sur l’exotisme standardisé et les vacances-oisiveté contre davantage d’activités nature et de découverte du Québec. «La vraie vie serait-elle ici?» pour reprendre le titre du manifeste de Rodolphe Cristin (Écosociété). Et si c’était le cas? Mais le Québec est-il prêt à relever un tel défi?

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